La rentrée littéraire de l”hiver est souvent intéressante parce que choisie par certains auteurs pour la sortie de leur livre en lieu et place de la grande rentrée de septembre. Certes ils ne peuvent participer à la course aux prix littéraires mais ils n’en ont souvent plus besoin, comme Pierre Lemaitre, qui a déjà eu son Goncourt avec Au revoir là-haut, en 2013 (qui se souvient de ce que le prix lui a été décerné au douzième et dernier tour contre le roman Arden, de Frédéric Verger, livre qui recevra tout de même, quelques mois plus tard, le Goncourt du premier roman en 2014).
Pierre Lemaitre a donc choisi ce mois de janvier pour publier le dernier volet de sa tétralogie, Les Années glorieuses. Dimitri Rouchon-Borie nous propose, lui, un roman sombre et déconcertant, captivant et dérangeant, une belle découverte. Christophe Boltanski, après avoir parlé, dans La Cache (Stock, 2015), de sa famille côté paternel, nous raconte, dans Le trait de côté, l’histoire de sa famille normande, du côté de sa mère. Phlippe Besson nous livre un beau et touchant roman, une auto fiction inspirée par la vie de son grand-père. Hugo Lindenberg, avec Les années souterraines, parle avec pudeur et sensibilité, des rapports, difficiles qu’il a eu avec son père. Deux personnages célèbres, l’un pour ses livres et l’autre pour ses crimes, sont les sujets choisis par Tobie Nathan et Colombe Schneck : Docteur Satan, alias Dr Petiot, pour l’ethnopsychiatre et Philip Roth pour la romancière-journaliste.
Alexandre jardin, après une longue absence des rentrées littéraires, nous revient avec l’histoire d’une princesse chinoise du XIIIème siècle avant notre ère, Une femme qui inventa l’amour. Et puis Protocoles, le dernier livre de Constance Debré, un récit fort et dérangeant, dans lequel l’ancienne avocate nous montre l’horreur des exécutions capitales aux États Unis. Signalons enfin de dernier roman de Delphine de Vigan, Je m’appelle Romane , que nous n’avons pas encore lu, mais qui a reçu un accueil critique très favorable.
Le samedi 14 février 2026, à 10h30
Venez écouter les nouveautés, une heure de lecture-découverte avec Véronique Fouminet.
À la librairie Le Temps Retrouvé, Keizersgracht 529, 1017DP, Amsterdam.
Sur réservation uniquement, prix de la place à partir de 4€
Calmann Levy Date de parution : 6 janvier 2026 ISBN : 9782702191477, 512 pages
“La poutre était de plus en plus lourde sur lui, son souffle même l’oppressait, impossible d’avaler sa salive, ses bras coincés empêchaient tout mouvement. Il ferma les yeux, une jeune femme lui apparut, puis une autre, des visages et des visages, un défilé de cauchemar. Elles avaient toutes le même âge à peu près, toutes avaient croisé sa route à un mauvais moment. Comme il regrettait tout ça… Il avait trop souvent cédé à la colère. Bien trop souvent ! ” p.23
Dernier volet de la tétralogie Les années glorieuses, Pierre Lemaitre, avec Les belles promesses, met un terme àla saga de la famille Pelletier. Un récit sombre et prenant, qui mêle savamment l’intime et la grande histoire et qui annonce la fin d’une époque où tout paraissait possible. La trilogie Les enfants du désastre, couvre la Grande Guerre et le monde d’après, jusqu’à la Seconde guerre mondiale.
L’auteur, dont l’ambition est de nous raconter tout le vingtième siècle, situe sa tétralogie pendant la période dite des Trente glorieuses, qui s’est écoulée des années cinquante jusqu’au choc pétrolier de 1973. Une époque de forte croissance économique, où l’on croyait que la société de consommation et le confort matériel, le béton et le patriarcat, apporteraient, pour toujours, le bonheur et la paix. Dans ce dernier volet, vous retrouverez Jean (Bouboule), aux côtés de sa femme, l’horrible Geneviève, une mégère qui continue à terroriser son monde et fait feu de tout bois pour accroitre sa richesse.
François, qui mène une enquête qui va le conduire inexorablement à découvrir, à son corps défendant, qui est le meurtrier d’innocentes jeunes femmes. Dans ce dernier volume, Philippe et Colette, les enfants de Geneviève et de Jean, chacun à sa façon, se rebellent contre leur monstre de mère. Rébellion aussi, d’un jeune et ambitieux agriculteur, contre le pouvoir des nantis, des possédants. Pierre Lemaître, avec le talent qu’on lui connait, clôt cette longue saga avec brio et nous donne grande envie de savoir comment il va nous conter les dernières décennies du siècle passé.
Pierre-Pascal Bruneau
Une pension en Italie, Philippe Besson
Éditions Julliard Date de parution : 8 Janvier 2026 ISBN : 9782260056782, 240 pages
« Paul a lancé : « Si j’ai un conseil à te donner, en ce jour particulier où la vie s’ouvre devant toi, où l’avenir t’appartient, c’est : sois toi-même, ne triche pas, ne t’oblige pas à faire ce qu’on attend de toi pour plaire aux autres, emprunte ton propre chemin, va au bout de tes envies, sinon c’est elles qui viendront à bout de toi. » Paul, (…), n’était, (…) guère coutumier de ce genre de soliloque et de dissertation amère, Samuel en a donc été marqué. » p. 50
Le roman s’ouvre sur l’affirmation de l’existence d’un secret de famille. Le silence a été imposé par la grand-mère du narrateur. Quand celle-ci décède, il interroge sa mère, qui, d’abord, reste dans le refus, il mène donc l’enquête seul. Puis, quelque temps avant sa propre mort, la mère accepte qu’il raconte leur histoire. Le nouveau roman de Philippe Besson peut donc commencer. C’est l’histoire d’une famille classique, dans les années soixante, en France ; les deux parents semblent unis, chacun occupe un poste dans lequel il est apprécié et les deux filles grandissent sagement. Le père, professeur d’italien, organise les vacances familiales : ce sera la Toscane. Il se charge d’organiser itinéraire, location et visites dont il sera le guide. Le lecteur s’apprête à suivre avec plaisir la découverte de cette belle région. Tout se passe comme prévu, jusqu’au jour où, alors que mère et filles suivent le programme établi, souffrant, le bon père de famille doit garder la chambre …
On connaît le goût de Philippe Besson pour l’auto fiction et le jeu sur la frontière entre semi-vérité et mensonge ; mais, cette fois, peu importe. Même si le récit est à la première personne, même si le lecteur se dit bien, ici ou là, que le narrateur n’est autre que l’auteur, la portée du roman est universelle : Comment assumer d’être pleinement soi-même ? Vaut-il mieux risquer le drame, blesser ceux que l’on aime, affronter les normes sociales ou n’être jamais heureux ? Voilà la question qui est tranchée au cours du fameux été 1964. Philippe Besson nous offre un beau roman, dans lequel il mêle efficacement sensibilité et critique sociale.
Véronique Fouminet
La femme qui inventa l’amour, Alexandre Jardin
Michel Lafon Date de parution : 8 janvier 2026 ISBN : 9782749963129, 320 pages
“Tous deux savent que l’essence de l’amour n’est pas le bavardage, mais la connexion, le droit qu’on se donne de changer-valdinguer-renaître ensemble.” p.168
Nous sommes en Chine, au XIIIème avant notre ère. Un vieux roi règne sur cet immense territoire. Il a deux enfants, Kong, un fils dur et fourbe, et Xi, une fille rêveuse et belle. C’est cette femme qui, pour Alexandre jardin, “inventa l’amour”. Dans ce royaume, sans poésie, les émotions sont interdites. Pourtant le jeune prince Cheng se moque des conventions et défie le pouvoir royal avec humour et charme. Alors qu’il s’échappe en courant sur un fil, s’improvisant funambule pour ne pas tomber aux mains de soldats du roi dont il s’est moqué, il aperçoit la princesse XI.
Ce sera le début d’une idylle. Xi et Cheng sont foudroyés par un sentiment inconnu : ils viennent d’inventer, c’est à dire de découvrir, de mettre au jour, l’amour. Ce sentiment puissant, absolu qui les submerge, va amener les deux amants à défier le pouvoir. Le roi, amusé par Cheng et ému par sa fille, est fasciné par ce qu’il considère comme une folie. Dès lors, il protège les amoureux comme il protège folles et fous, peut-être parce qu’ils sont seuls capables de ressentir des émotions et de vivre avec passion. Mais le souverain n’est hélas pas éternel. À la mort du vieux roi, Kong lui succède.
Comment Kong, qui voue une haine féroce à Cheng, va-t-il réagir ? Quel sera le sort des deux héros ? Un conte merveilleux, d’un autre temps, un roman historique fondé sur des faits réels, l’histoire d’un amour fou, un récit à la fois drôle et touchant, qui séduira celles et ceux qui aiment l’esprit frondeur et original d’Alexandre Jardin.
Pierre-Pascal Bruneau
Philip & moi, Colombe Schneck
Stock Date de parution : 7 janvier 2026 ISBN : 9782234096011, 360 pages
” Il est ‘ce maître en navigation dans les plus noirs couloirs de la sexualité’, il est ce monstre jouant avec les femmes. Odieux ! Pervers ! Manipulateur ! Radin ! Mais elle est prête à lui pardonner parce que tout cela n’est la faute que d’une seule personne, une autre femme, une voisine, une amie (…)” p.245
Philip Roth est considéré comme un des plus grands écrivains contemporains. Encensé par les critiques, adulés par les femmes, l’auteur de Portnoy et son complexe (Gallimard 1970) et de Complot contre l’Amérique (Gallimard, 2004), fascine Colombe Schneck. Dans ce nouveau roman, elle mêle habilement fiction et réalité. Nous sommes en 1991, Esther, une jeune fille de 19 ans, issue d’un milieu parisien juif, bourgeois et émancipé, est accueillie comme jeune fille au pair par Francine du Plessix, une journaliste, critique littéraire et autrice franco-américaine.
Francine a une obsession : son voisin, qui n’est autre que Philip Roth, alors âgé d’une cinquantaine d’années, est déjà très célèbre. Francine et Philip, d’abord plus ou moins attirés l’un par l’autre, développent une amitié distante qui va rapidement se transformer en véritable haine. C’est effectivement ce qui s’est réellement passé et qui donnera à Philip Roth, pour partie (une lettre anonyme envoyée par Francine du Plessix à Claire Bloom, l’épouse de l’écrivain), la matière d’un roman (La tache, Gallimard, 2002, Prix Médicis étranger 2002). Des années plus tard, la jeune fille au pair devenue à son tour journaliste, revient aux États Unis, alors que les deux protagonistes sont morts, (Philip Roth en 2018 et Francine du Plessix en 2019), pour écrire cette histoire d’amour et de haine.
Pour Colombe Scheck, Philip Roth est un homme pervers, obsédé sexuel, misogyne, phallocrate, dominateur et manipulateur, usant de sa notoriété pour séduire de très jeunes filles. Pourtant l’autrice, comme beaucoup de femmes d’alors et d’aujourd’hui, l’adule, l’envie et l’excuse. Ce qui rend le roman intéressant est que Colombe Schneck ne se pose pas en procureur, en accusatrice, mais plutôt en témoin. Un témoin que le recul donné par le temps, plus de cinquante années, rend objectif et neutre. Elle ne juge pas. Elle ne fait que décrire les sentiments, le ressenti, des unes et des autres. Philip Roth, dans l’écriture de ses romans intimistes, s’est très largement inspiré de sa vie. Colombe Schneck montre, comme pour Céline ou Proust, qu’il est dangereux, et assez vain, d’identifier le narrateur à l’auteur, même s’il est parfois difficile de dissocier la vie d’un écrivain de son œuvre.