ci-dessus :
Cabanes aux Saintes-Maries-de-la-Mer (Camargue)
à gauche : Croquis dans une lettre à Emile Bernard, vers le 7 juin 1888
à droite : Trois cabanes blanches, juin 1888
source :
Publication intégrale des lettres de Vincent Van Gogh
entretien avec l’historienne de l’art Nienke Bakker
réalisé par Dominique Legrand
publié le 26 septembre 2009 dans « Le Soir » (Bruxelles)
Un chef-d’oeuvre artistique et littéraire unique dans l’histoire
de la littérature moderne : la collection intégrale de
l’ensemble de la correspondance de Vincent Van Gogh.
C’est le résultat d’une performance scientifique et éditoriale de haut niveau,
fruit de quinze ans de recherches entreprises par le Musée Van Gogh
et le Huygens Institute.
Avec des mécènes, ils ont engagé des moyens humains et matériels
sans précédent pour la correspondance d’un artiste.
Pour diriger cette édition internationale, le Musée Van Gogh s’est tourné
vers son partenaire en matière d’édition de livres d’art, le Fonds Mercator.
Six volumes sous coffret, le résultat est somptueux : il touche
la pensée et l’acte créatif de l’artiste au plus intime.
L’historienne de l’art Nienke Bakker s’est penchée pendant sept ans
sur cette correspondance, aux côtés de Leo Jansen et Hans Luijten.
Elle raconte son aventure, le retour au manuscrit original conservé
dans les réserves du musée et cette nouvelle
édition critique complètement illustrée.
DL : Nienke Bakker,
vous avez travaillé sur les lettres écrites en français,
une part très importante du corpus. Qu’en dégagez-vous ?
NB : Cela peut paraître étrange que Vincent Van Gogh rédige sa
correspondance en français, surtout à son frère Théo ou à sa famille.
Après son séjour à Paris, il dit mieux s’exprimer en français.
C’est tout à fait extraordinaire de découvrir une telle maîtrise de
la langue : il décrit ses idées, ses pensées, ses émotions avec talent et précision.
Il a un talent de conteur. On ressent l’enthousiasme, le doute, la fièvre.
Le vocabulaire est extraordinaire. Nous avons décidé de laisser
les fautes d’orthographe sauf si des mots mal accentués peuvent engendrer
des malentendus. Rien n’est enjolivé : c’est le style de Van Gogh.
DL : Que révèle cette correspondance ?
Connaît-on mieux l’homme à leur lecture ?
NB : Il n’y a qu’une chose dans sa vie : son travail.
Ce n’est pas un journal intime. Il commente très peu l’actualité.
Il lit énormément : ses lettres sont émaillées de citations littéraires.
Les faits de tous les jours ne se trouvent pas dans les lettres.
On ignore comment il organisait ses journées. Il évoque la visite de musées,
à Anvers, à Bruxelles par exemple, parce que c’est lié à sa peinture.
DL : L’atout majeur de cette édition critique ?
NB : Montrer toutes ses sources, notamment les références
à l’art ancien. On voit qu’il ne créait pas dans le vide.
Tant de choses traversaient son esprit. On découvre ses réseaux.
Vincent n’était pas un homme isolé. Son fonctionnement ressemble à celui
d’une éponge : il absorbe, puis cela se métamorphose dans un tableau.
L’édition critique et commentée montre non seulement les lettres
où sont insérés croquis et dessins, mais aussi le tableau chaque fois
qu’il y a un lien, l’accomplissement.
DL : Pourquoi ces croquis si nombreux ?
NB : Van Gogh est homme en demande : d’argent
et de dialogue, principalement auprès de son frère Théo,
principal pourvoyeur de fonds. Il dessine les tableaux qu’il vient de peindre,
donne des indications de couleurs, de matières, décrit sa palette, sa manière
de travailler. Il montre ce qu’il fait ou comment il retravaille un tableau.
C’est le cas de la Chambre à coucher et des différentes versions, entre une
lettre envoyée à Théo et une autre à Gauguin. Cela intéresse en premier lieu
celui qui étudie l’art de Van Gogh. Si Théo doit lui envoyer de nouveaux pinceaux,
il les dessinera de manière précise. Les manuscrits n’ont rien d’un monologue.
Il faut voir à qui il écrit et dans quel but !
Il peut changer de style entre deux versions d’un dessin parce qu’il sait,
par exemple, qu’Emile Bernard n’aime plus le dessin pointilliste.
DL : L’épistolier met à nu son besoin de débattre,
d’en découdre presque.
NB : Vincent est quelqu’un qui cherche continuellement
un répondant, surtout quand il travaille seul. Quand Gauguin est à Arles,
les lettres s’écourtent parce qu’il discute avec Gauguin.
DL : Revenant au manuscrit original plutôt
qu’en vous reposant sur des traductions antérieures, que découvre-t-on ?
NB : Le plus important est de rendre au public
les lettres telles que Vincent les a écrites.
Nous rétablissons la vérité envers des phrases mal lues, mal traduites.
Dans la première édition de 1914, la belle-soeur de Van Gogh
qui était dépositaire des lettres a remplacé des noms par des initiales,
supprimé des passages peu gentils pour la famille du peintre.
Jo Van Gogh-Bonger n’a rien jeté ni raturé, seulement réalisé des omissions volontaires,
placé des crochets au crayon pour que l’éditeur ne publie pas.
Elle a annoté certaines lettres : « Le dessin seulement ».
Cela figure toujours sur les lettres comme faisant partie de leur histoire.
Nous publions in extenso.
DL : Pourrait-on encore découvrir de nouvelles lettres ?
NB : Nous parlons d’édition définitive mais rien n’est assuré.
Tout le monde concerné par la correspondance savait que nous y travaillions
depuis 15 ans. La dernière découverte remonte à 6 ans.
La lettre appartenait à une collection particulière. Elle est atypique.
Vincent l’adresse à son chef quand il travaillait chez Goupil, la galerie d’art.
Cette lettre de condoléances appartient à sa période religieuse.
Elle comprend des citations bibliques et personnalise davantage Van Gogh.
DL : Comment lutter contre la fragilité du support ?
NB : Dans les premières années,
il utilisait du papier vergé de bonne qualité. A partir de 1880,
le papier devient ordinaire, toujours de couleur crème.
L’encre ferro-gallique engendre un problème d’acidité et ronge le papier.
Nous stabilisons l’érosion. Toutes les lettres sont numérisées.
L’exposition est une occasion unique de voir encore les
lettres comprenant des croquis : plus fréquemment exposées,
elles ont le plus souffert de la lumière.
Les chiffres
15 années de recherches scientifiques
902 lettres de et à Van Gogh
4.300 reproductions
2.180 pages
6 volumes
16 kilos
11.500 : premier tirage, en 3 langues, français, néerlandais, anglais
L'exposition
Les lettres de Van Gogh. La parole à l’artiste.
Plus de 120 lettres rarement montrées aux côtés des œuvres, peintures et dessins
Musée Van Gogh, 7 Paulus Potterstraat, Amsterdam, du 9 octobre au 3 janvier
• infos : www.vangoghmuseum.com
• 0031-20.570.52.00
Texto
Du peintre paysan au peintre moderne, la volonté de créer un art capable
de résister au temps. Témoin privilégié des rêves et des déceptions,
des amitiés et disputes, lutte contre la maladie, contact intense,
la lettre met l’homme et l’artiste à nu. Nous en publions des extraits.
« Je sais que de nos jours bien des gens considèrent comme superflu
et même absurde tout échange d’idées dans une lettre,
tout ce qui ne se rapporte pas à des affaires ou à des faits déterminés. »
(Nieuw-Amsterdam, lundi 12 ou mardi 13 novembre 1883, à Theo Van Gogh)
« J’espère que le tableau de ces mangeurs de pommes de terre va avancer
un peu.
En outre, je travaille aussi à un coucher de soleil rougeoyant.
Il faut, pour peindre la vie paysanne, maîtriser un nombre si énorme de données.
Mais d’un autre côté, je ne connais rien à quoi on travaille avec une telle paix,
au sens de paix intérieure,
même quand on doit beaucoup lutter dans la vie matérielle. »
(Nuenen, mardi 12 avril 1885, à Theo Van Gogh)
« Je voulais encore te communiquer quelques impressions d’Anvers (…)
Un cheval blanc dans la boue, dans un coin où sont entassés des tas
de marchandises recouvertes d’une bâche – sur le fond des vieux murs noirs,
enfumés, du magasin. C’est tout simple mais cela crée un effet Black & White. »
(Anvers, samedi 28 novembre 1885, à Theo Van Gogh)
« Il y a tant de gens, surtout parmi nos amis, qui pensent que les mots
ne représentent rien. Au contraire, n’est-ce pas, il est tout aussi
intéressant
et tout aussi difficile de bien dire quelque chose
que de bien peindre quelque chose. »
(A Emile Bernard, le 19 avril 1888)
« J’ai enfin vu la Méditerranée, laquelle il est probable
tu franchiras avant moi, ai passé une semaine à Saintes-Maries et
pour y arriver ai traversé en diligence la Camargue avec des vignes,
des landes, des terrains plats comme la Hollande. Là, à Stes-Maries,
il y avait des filles qui faisaient penser à Cimabue et à Giotto,
minces, droites, un peu tristes et mystiques. »
(Arles, vers le jeudi 7 juin 1888, à Emile Bernard)
« Ainsi j’ai refait la toile de la chambre à coucher.
Cette étude-là est certes une des meilleures – tôt ou tard il faut carrément
la réentoiler. Elle a été peinte si vite et a séché de façon que,
l’essence s’évaporant tout de suite, la peinture ne s’est pas du tout
collée ferme sur la toile. (…) Je t’écris cette lettre peu à peu dans les intervalles
quand je suis las de peindre. Le travail va assez bien, je lutte
avec une toile commencée quelques jours avant mon indisposition.
Un faucheur, l’étude est toute jaune, terriblement empâtée mais
le motif était beau et simple. J’y vis alors dans ce faucheur – vaste
figure qui lutte comme un diable en pleine chaleur pour venir à bout
de sa besogne – j’y vis alors l’image de la mort,
dans ce sens que l’humanité serait ce blé qu’on fauche. »
(Saint-Rémy-de-Provence, jeudi 5 et vendredi 6 septembre 1889, à Theo Van Gogh)
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